Expéditions > Kayak sur le baïkal

 Puis une tache bleue au milieu de ce vertigineux vert retient l'attention: le lac Baïkal. 

Les amoureux des cartes du monde le savent bien: on contemple une belle carte puis votre œil s'attarde un peu plus longtemps sur cette vaste surface verte par exemple à l'est, la Sibérie.
Puis une tache bleue au milieu de ce vertigineux vert retient l'attention: le lac Baïkal.
Les chiffres ne trompent pas , on a affaire à un monstre: 1637 mètres de profondeur,80 kms de large, 630 kms de long, assez d'eau dit-on pour suffire pendant quarante ans aux besoin de la planète et si on le vidait a calculé un scientifique illuminé, il faudrait un an à tous les fleuves du monde pour le remplir!

Nous achetons un kayak biplace Nautiraid 500 pliable , des pagaies allemandes démontable en bois et testons le tout dans la tulmutueuse Méditerranée car le Baïkal, cerné par des montagnes est soumis à des vents violents. Le Sarma et le Bargusin peuvent lever de véritables tempêtes, ils arrivent hurlant écrit le poète sibérien Rasputin "avec la force d'un ouragan(…) levant des vagues de 4 a 6 mètres de haut!" Ce géant aux confins de la Sibérie nous fascine et nous angoisse.

D'abord Moscou en 3 jours dans un bus! Puis trois jours de transsibérien en direction d'Irkoutsk. Nous découvrons que les russes sont de grands adeptes du kayak pliable et nous apprennent que c'est le seul bagage volumineux gratuit dans le train. Avec ses deux sacs, les pagaies, les jupes, la pompe à eau on doit s'approcher des 40 kilogrammes.5000 kilomètres plus tard nous atteignons Irkoutsk, traversée par l'Angara, le seul cours d'eau qui s'échappe de la mer Baïkal.

Nous décidons de partir du nord du lac, plus agréable en juillet et embarquons sur la Comète un merveilleux aéroglisseur des années 60 aux allures de mouche géante qui fonctionne 3 mois par an, quand le lac est liquide. Une route de glace fait office d'autoroute les 9 mois restant car l'hiver on roule sur un mètre de glace.
Nous observons le lac défiler sous l'étrave de la Comète.
Le temps change précipitamment, d'arc en ciel en vents furieux, de vagues océanes à une paix lacustre.
Impressionnés par ce géant débonnaire coléreux et versatile que les russes surnomme avec une crainte mêlé de respect" le vieux père" nous débarquons 13 heures plus tard, à Severobaikal, la ville du nord du lac pour se préparer à 2 mois de navigation...
Notre premier objectif : faire des courses pour 1 mois d'autonomie alimentaire ( il y a une île habitée à 400 kms au sud où nous pourrons faire des courses) Dans un marché russe la tache n'est pas facile: les produits sont peu variés, les conserves sont louches, les russes eux-mêmes sont méfiants bien plus que nous quant à la qualité des produits proposés.A Irkoutsk nous avons acheté
du matériel de pêche, des cuillères, des mouches. Monter le kayak sur la plage ensoleillée mais glaciale de Severobaikal fut un exercice de patience tant les russes curieux nous posent 1000 questions et veulent participer au montage du bateau, étape importante qu'il ne faut pas prendre à la légère et à faire dans le calme!

L'eau atteint un optimiste 9° et des jeunes filles se font bronzer en bikini sur du gros sable noir.
Il faut dire aussi qu'elles en profitent au maximum tant que la plage n'est pas gelée. Un proverbe sibérien dit à peu prés en ces mots que l'hiver en Sibérie dure douze mois, l'été le reste de l'année…éternel laconisme des russes!

L'ambiance y est, on peut partir!
Dès les premiers coups de pagaies, l'euphorie nous gagne . 10 jours de transports et de galères sont derrière nous et on chante à tue tête "dans le port d'Amsterdam" avant qu'une énorme vague ne s'engouffre dans notre petit kayak et nous remette les pendules à l'heure: On nous a prévenu à propos des tempêtes du Baïkal et la vigilance est de rigueur .
Un vent terrible venu du Nord ouest, le sinistre Gornaya ou Sarma est descendu des montagnes des montagnes et s'est rué sur le lac. Nous avons à peine le temps de réagir et regagnons la cote après 20 minutes de pagayage acharné et presque désespéré. Baptême de la tempête.
Et comme tous les novices de la mer Baïkal dont nous apprenons à connaître le tempérament imprévisible, nous nous jurons de ne plus nous éloigner de la berge, quitte à doubler les distances pour rejoindre un cap! Car c'est cela le piège, s'éloigner de la berge pour couper et gagner du temps. On mesure dans cette immensité sublime, entre l'eau le ciel et la Taïga toute proche, le poids de notre solitude et notre fragilité.
Un grand désert aquatique minéral et végétal nous entoure. Nous sommes écrasés et émerveillés.
Lentement, nous descendons vers le sud à raison de 5 km/h en moyenne et de 5 où 6 heure sur l'eau. Le nord est froid et l'eau glaciale nous engourdit les membres. Seul le bruit régulier des pagaies dans l'eau cristalline vient troubler le silence de la nature.
Nos pagaies en bois, en dépit de leur poids sont confortables et nous ne souffrons ni d'ampoules ni de crampes. Quand au kayak, sa stabilité n'est jamais mise en défaut même lors des atterrissages parfois brutaux sur les grèves désertiques de galets.

Des phoques, la seule espèce d'eau douce, venus dit-on il y a trois mille ans de l'arctique par la gigantesque Lena, pris par surprise par le glissement furtif de notre embarcation, nous jettent un regard halluciné et disparaissent dans les profondeurs. Ce phoque a la particularité de vivre plus vieux que son cousin de l'arctique, d'avoir deux litres de sang en plus et de descendre beaucoup plus bas. Ce champion n'est pas menacé car les quotas de chasse sont à peu près respectés.
Le vent du sud, Kultuk, s'est levé et nous amène une forte houle et de la pluie.
C'est le soir et épuisés par des heures à contrevent nous cherchons une crique hospitalière. Une falaise abrupte et obstinée nous accompagne depuis de longues heures; Soudain une crique étroite se découpe dans la roche .Une isba fume, chose rare dans ces terres sauvages où les ours sont plus nombreux que les hommes. Un homme sur un radeau de fortune dispose ses filets.
Nous sommes chez Pavel, un pêcheur solitaire, un des ces sibériens à la peau dure et au passé secret, isolé dans ces lointains pour fuir une famille, des dettes ou la police …qui les ont sans doute tous oubliés depuis très longtemps. Sa main est amputée de plusieurs doigts et sa jambe estropié traîne à son corps comme un boulet .Sur un des murs de la cabane, face au lac, au dessus d'un minuscule champ de patates est clouée une énorme tête de brochet, la gueule grande ouverte exhibant une denture de requin.
Il vit seul ici entre la taïga, le lac et ses deux chiens farouches. On ne comprend presque rien à son russe argotique. Il revient sans arrêt sur de sombres histoires d'ivrogne capables d'engloutir d'astronomique quantité de vodka et élude soigneusement toute question le concernant. Notre bouteille de vodka disparaît d'ailleurs en quelques instants dans sa gorge sèche. L'intérieur de l'isba est noirci par la suie et l'atmosphère surchauffé dégage une brutale odeur de poisson fumé. Nous mangeons la traditionnelle soupe de poissons, faite de têtes, d'œufs et de viscères, appelée l'Ikra. Nous dormons ensuite sur une paillasse noire tandis que Pavel rendu malade par la Vodka grommelle, somnole et sort brusquement dans la nuit, calme ses chiens inquiets et revient s'effondrer sur sa couche. Le jour se lève enfin sur une aube humide et glaciale. Nous repartons sur le lac subitement calme tandis que Pavel nous observe du rivage sans aucun mouvement et le visage impassible. Alors que nous étions déjà loin sa silhouette minuscule agita un bras pour nous saluer. Nous avons pensé longtemps à cette rencontre et à cette épouvantable solitude. La pêche à la traîne est efficace, plus que la mouche qui entame notre patience et nous sortons parfois de gros ombles qui finissent salés comme nous l'ont enseigné les russes. Ceci nous permet d'économiser nos réserves. On parvient même à confectionner dans la terre un petit four de fortune pour y cuire du pain. Nos amis russes plus avisés et prévoyants que nous nous avait offert au départ de la levure et de la farine… Nous croisons après des semaines de solitude sur des kayaks pliables soviétiques un équipage: deux amis , des universitaires de Moscou avec leur filles. Leur équipement est incroyablement rudimentaire et nous avons honte du notre. Les sacs étanches sont "maison", collage grossier de bâches caoutchoutées, les vêtements sont en laine ou en peau, les kayaks sont de vieux modèles pliables soviétiques trentenaires aux trous rafistolés par de la chambre à air. Et la tente? Une toile épaisse dressée à l'aide des pagaies aluminium fichées sans façon dans le sol. Nous passons un moment avec ces moscovites à parler, manger et boire une boisson terrible: le Spirt, puissante gnole à 90° coupée à l'eau du Baïkal. En silence nous observons les tourbillons formés sur l'eau, une tempête approche et tord les bouleaux de la foret. Malgré nous, nous pensons à Boulrane, le terrible Dieu du lac dont les indigènes, les bouriates préviennent les colères par des offrandes. Ces proches semblables aux mongols dont ils sont les cousins ne commencent jamais une bouteille sans en offrir d'abord les premières gouttes au géant d'eau. D'un même élan titubant, nous nous approchons de l'eau grondante et y jetons aussi le liquide brûlant, un peu par jeu, mais aussi parce que la Taïga , le lac les montagnes tout cet univers démesuré finit par nous hanter. Nous pénétrons dans un minuscule port de datchas. Des hommes, des maisons des chiens après des jours de solitude presque totale. Une famille nous accueille aussitôt après les présentations d'usage et nous dorlote comme des invités de marque. Sacha le père nous emmène relever ses filets. On les tire, arrachant les omouls, sorte de truites endémiques, a l'eau limpide quand soudain le filet se fait plus pesant. Sacha nous dit de le remonter tout doucement sans heurt et sans précipitation.
Nous apercevons une grande forme noire immobile. Sacha le sait déjà , c'est un phoque pris dans les mailles et mort étouffé. L'animal a un an, un bébé à la peau grise et soyeuse, idéale pour les chapkas ,qui sera vendue au moins 100 dollars à Irkoutsk. Le phoque atterrit sans cérémonie sur le tas de poissons frétillants .La babouchka de Sacha (sa grand mère )une vénérable et solide sibérienne de 93 ans nous attend sur le minuscule ponton du village, aperçoit le phoque et s'écrit aussitôt ravie -"Miasa, miasa! "( de la viande).
Notre hote en quelque minutes avec un art consommé écorche le phoque, sale la peau, donne la tête et les abats aux chiens fatigués du poisson et rendus à moitié fou par l'odeur du sang.
Il repartit ensuite les meilleurs morceaux dans une gamelle remplie d'eau prête à bouillir. Les nageoires sont dit-on le mets préféré des princes et Gingis Khan, natif du Baïkal, grand chef mongol qui terrorisa l'Europe en était friand. Notre estomac, peu habitué à la viande très grasse se tord en deux et il nous semble mettre un temps infini pour digérer le bébé phoque. Quant aux russes, ils se portent évidemment parfaitement bien!

Le sud.A quelques jours de kayak l'île d'Olkhon étire paresseusement ses plages de sables blancs. L'eau est de plus en plus transparente si pure et si limpide raconte t'on que l'on pourrait lire la date sur un kopeck immergé a plusieurs mètres! Nous décidons de rejoindre l'île, distante de trente kilomètres du rivage où nous nous trouvons. Nous sommes à l'entrée de mala more la petite mer ou le lac produit ses plus belles tempêtes. Mais il fait beau depuis plusieurs jours et nous décidons de traverser en partant avant l'aube, l'heure la plus calme sur le lac. En cinq heures nous atteindrons l'île. Toutefois les récits des pêcheurs survivants des colères du Baïkal nous accompagnent. On y parle de tempêtes incroyablement soudaines, de baisses pharamineuses de la pression atmosphérique, de vagues monstrueuses, de tornades. Les nombreuses stèles mortuaires rencontrées ci et la sur les plages remplies de troncs tordus amoncelés en tas infranchissable mêlé à des épaves déchirées de petits bateaux de pêche témoignent des colères du géant à l'air trop tranquille pour etre honnête. Pourtant, une petite brise pousse tranquillement le kayak vers l'île et nous dirige vers une petite crique lumineuse. Tout cela a l'air d'une plage tropicale: eau bleue transparente et tiède, sable chaud et pour la première fois sur le Baïkal nous nous baignons vraiment. Nous n'avons pas le stoïcisme des sibériens capables de barboter avec sérénité dans une eau à 10°c, et en dépit de nos vivres qui diminuent , nous nous accordons deux jours de repos dans ce petit paradis sibérien. Ancuren est le seul lieu habité d'Olkhon. L'unique rue est envahie de sable, comme dans un village saharien. Les troquets regorgent de bouriates et de russes complètement souls. les rares magasins ont surtout de la vodka et de la bière, des cigarettes et des gâteaux secs. Pas de pain. Nous arrachons a leur solitude quelques boites de poissons et une boite de caviar d'aubergine oubliés sur une étagère en planche et achetons un bout de saucisson qui finissait de moisir .Les habitants du coin produisent eux-mêmes leur nourriture et font du troc entre eux. Ici l'argent ne sert à rien sinon à se payer la bouteille hebdomadaire de vodka, le samedi après le bagno, le sauna, que tout bon sibérien a dans son jardin… Alourdis de quelques méchante boites, de vodka, excellente monnaie d'échange contre du poisson ou des légumes, nous continuons vers le sud. La moitié sud du lac est beaucoup moins sauvage car une piste permet en 4x4 après beaucoup d'efforts de s'approcher des plages.
les russes y restent longtemps, parfois tout l'été et laissent malheureusement derrière eux d'affligeants tas d'ordures, voire de mini décharges.
Le soir nous choisissons une plage a l'allure sympathique et abritée par la foret toute proche nous dressons un camp. Ce soir la un kayak surgi de l'horizon vide se dirige sur la fumée de notre feu. L'homme est seul, se nomme Nicolai est né a saint Petersbourg et a ses deux jambes atrophiées par la polio. Il a parcouru 5000 kilomètres en train, son kayak pliable sur le dos, et a descendu le lac, nous précédant de peu. Sa peau tanné et bronzé révèle un homme habitué a vivre dehors.
En effet , sa pension d'handicapé, ses divers avantages attribués au temps de l'URSS, lui permettent de vivre à temps plein sa passion du grand air si commune aux russes. Ne payant pas le train, il a sillonné tout le pays, de la Georgie jusqu'au bout de la Sibérie, s'arrêtant à l'automne pour cueillir les baies de la Taïga qu'il revend sur les marché de Saint- Petersbourg.
Sa solitude l'a rendu particulièrement méfiant, contraste avec nous qui croyons toujours en notre bonne étoile. Chaque soir Nicolai dispose autour de sa tente un fil de pêche, relié à un bruyant et volumineux moulinet. Ce dispositif serait sensé piéger d'improbables bandits de la taïga. Son kayak soigneusement vidé, retourné est lui aussi piégé.
Notre confiance le sidère complètement et notre naïveté le laisse sans voix. Il nous révèle alors la cachette de son argent, 1000 roubles,250francs, cousus dans la couture de son sac de couchage… Le lac se rétrécit et on aperçoit désormais sur la rive d'en face l'hideuse et toxique papeterie de Baikalsk qui contamine l'eau et l'air. Nous arrivons sur l'Angara, la grande rivière que descendit Michel Strogoff traqué par ses ennemis et qui traverse Irkoutsk. Nous pagayons paisiblement mais la mer Baïkal et sa beauté sauvage nous manquent déjà . L'eau perd sa pureté cristalline.
Il faut désormais la filtrer pour la consommer. Les barres grises des immeubles soviétiques de la banlieue d'Irkoutsk surgissent déjà mélangés à la foret omniprésente.
Nous dormons en face du port, situé à 20 kilomètres du centre, au milieu d'un champs de choux. Le matin nous démontons le nautiraid et épuisés négocions âprement un taxi pour rejoindre la ville ou des amis russes nous attendent. L'été a traversé la Sibérie et nous finissons notre traversée du lac.

Septembre, la plus belle saison. Le soleil éclaire le ciel paisible de la Sibérie, la foret perd son vert monochrome et s'habille de rouge, de jaune regorge de baies et abonde en champignons. Notre visa s'achève et plus de 10 000 kilomètres de transsibérien et de bus nous attendent, alors que nous voudrions rester pour vivre ce lumineux automne sibérien et surtout découvrir la mer Baïkal recouverte de glace et la taïga enneigée.
Nous rêvons à des fleuves sibériens: la longue Lena qui s'enfonce loin au nord vers l'océan arctique a travers le pays des mammouths et des derniers nomades du froid, a l'Amour, le grand fleuve Mandchou.
Il y a dans ce pas de quoi user la toile du kayak mais ceci est une autre histoire…

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